Juste penser
25 juin 2026
publications
Les éditions Chronique Sociale publient ce jour L'atelier de philosophie. Un lieu pour penser, un essai que j'ai écrit et qui, comme le suggère son titre, est consacré aux ateliers de philosophie que j'anime depuis près de 20 ans, dans des lieux aussi différents que peuvent l'être des médiathèques, des maisons de la culture, des foyers de jeunes travailleurs ou des foyers logements pour personnes âgées.
L'idée de cet ouvrage a émergé très tôt dans ma pratique d'animateur de groupe, mais, comme je m'en explique dans l'épilogue, il m'a toujours semblé délicat, pour ne pas dire difficile, de présenter un dispositif aussi complexe que peut l'être un atelier de philosophie, tout à la fois rencontre et action de formation, sans en dénaturer profondément l’esprit, et sans en gâter la partie la plus vive, sa dynamique, son mouvement propre, sa vie.
En 2018, ma thèse de doctorat soutenue, je me suis remis au travail et, remaniant l'ensemble des notes que j'avais prises, j'ai cherché à relever un défi : tenter de décrire, de l'intérieur, une pratique d'animation soucieuse avant tout de contribuer à porter la vie dans la parole, ce mouvement subtil mêlé d'esprit et de psyché, qui tend comme il le peut à déplier et à transcrire dans l'ordre du discours l'expérience exigeante de penser.
Je ne saurais dire moi-même si ce défi a été relevé. Quoi qu'il en soit, le livre est là. Désormais, chacun pourra en prendre connaissance et discuter la thèse qui l'irrigue de part en part.
De quoi s'agit-il ?
Créé en 2007 à la médiathèque Stendhal de Saint-Ouen l'Aumône dans le Val d'Oise, l'atelier de conversation philosophique – nom initial de mes interventions dans ce lieu – avait été conçu comme une réponse sensible et engagée aux cafés-philo. Depuis le début des années 90, ces derniers étaient en effet parvenus à promouvoir un modèle de discussion et de rencontre philosophiques fondé essentiellement sur le principe du débat contre-argumentatif. En vertu de celui-ci et selon une logique dont la dissertation scolaire fournit le plan général, la progression dans une question s'effectue essentiellement à la faveur d'un mouvement dialectique offensif : antithèse, objection, contradiction, contre-argument, contre-exemple, contre-référence. Soucieux de proposer une initiation à la pratique philosophique ouverte aussi aux non-spécialistes de la discipline, j'avais présenté à la direction de la médiathèque un projet d'action culturelle qui, tant dans ses modalités que dans ses fins, se détournait expressément de cette démarche.
Comme je l'expose dans cet essai, la discussion philosophique, en règle générale, obéit à une progression dialectiquement située. Elle s'inscrit donc dans le lointain sillage de l'interrogation socratique et présente, à ce titre, d'incontestables vertus, ne serait-ce que parce qu'elle force l'esprit à penser contre soi et, de ce fait, contribue inévitablement à bousculer les évidences indiscutées, les opinions toutes faites, les idées préconçues, obligeant simultanément un sujet à fournir un effort critique salutaire puisqu'il se voit ainsi incité à penser par lui-même.
Elle se heurte toutefois à une difficulté majeure : dans le cadre d'une initiation qui s'adresse également à des publics qui n'ont pas nécessairement étudié la philosophie et qui, de ce fait, n'en connaissent ni les concepts, ni les auteurs, ni les outils, la démarche contre-argumentative exclut du champ de la parole toutes les personnes qui ne sont ni rompues à l'art de parler en public, ni habituées à disputer des thèses en improvisant des contre-arguments dans l'ici et maintenant d'une rencontre avec un groupe, mais qui n'en ont pas moins des pensées à faire connaître à condition, du moins, qu'un cadre bienveillant les invite à exprimer ces dernières comme elles le peuvent, comme ça leur vient, avec l'assurance d'être soutenues dans cet effort par les participants et par l'animateur de l'atelier.
Ce défi, lui, a été relevé et continue de l'être. Depuis près de 20 ans, dans tous les lieux où j'interviens et quel que soit le public, la visée est la même : mettre en œuvre des échanges accueillants qui permettent aux participants de poursuivre par eux-mêmes, s'ils le souhaitent, le travail de pensée amorcé dans le groupe.
Au carrefour de la philosophie, de la psychanalyse, de la pédagogie de la formation d'adultes et du récit de vie, L'atelier de philosophie s'efforce ainsi de décrire un dispositif et un lieu à vocation intrinsèquement sociale dont l'essentiel souci consiste à faire connaître, par la pratique et non au moyen de l'étude, à travers la conversation et non par le débat, une discipline exigeante, mais extrêmement stimulante. C'est là l'un des sens de son sous-titre : Un lieu pour penser. Juste penser et non débattre, penser tout contre et non pas contre, élaborer des idées dans la résonance des idées du groupe, dans l'écoute que celui-ci accorde à chacun, en accueillant sa parole dans ce qu'elle a d'original, d'insubstituable, de différent.
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