Pièces détachées
24 août 2026
zettelcast - pratiques
Soit l'expérience de pensée suivante : quelqu'un que je connais – un ami, un proche, peu importe –, me propose de jouer avec lui à un jeu de réflexion de son invention.
Jeu de réflexion
Me montrant un triptyque accroché à un mur de la pièce où nous nous trouvons – un assemblage de trois panneaux de carton au motif abstrait et aux couleurs dépouillées –, il m'invite à placer sur celui-là des étiquettes de papier dans l'ordre et dans la position de mon choix : ici ou là, en haut, en bas, à l'horizontal ou à la verticale, mais à l'endroit. Chaque étiquette doit être parfaitement lisible. Sur chacune d'elles, huit au total, figure un mot : nature, vie, matière, mesure, être, étants, étendue, calculabilité.
Jeu de réflexion : placer huit étiquettes sur un assemblage de carton en les répartissant sur trois panneaux dans l'ordre et dans la position de son choix.
Dans ce jeu de réflexion dont je ne comprends pas bien le sens et la finalité, ma tâche consiste à associer un mot – ou une étiquette – à un emplacement, à un élément ou à une couleur du triptyque comme si, de l'un à l'autre, il existait tout de même une certaine motivation qui justifiât ce rapprochement. Par exemple, m'explique-t-il, il y aurait une certaine cohérence à ce que je place les étiquettes Être ou Étants dans la proximité de ce qui, sur le panneau central, ressemble à un visage. Ces deux mots, en effet, renvoient à l'idée de personne, d'être vivant ou de ce qui, en tout cas, est au monde. Notre conception de l'être ou de l'étant, toutefois, possède une extension assez large. Ainsi, lorsque nous parlons d'une chaise, donc d'un objet, celle qui est là, devant moi, par exemple, nous situons un étant (cette chaise-ci), donc un objet du monde, dans un lieu (la pièce où je me trouve en ce moment) et, ce faisant, nous lui accordons sans hésiter l'être ou l'existence. En d'autres termes, si la chaise n'est pas un être vivant, elle n'en est pas moins un étant puisqu'elle est. À ce titre, on peut donc dire aussi qu'elle existe même si ces deux mots, en toute rigueur, n'ont pas exactement la même signification.
Quoi qu'il en soit, insiste-t-il, les étiquettes peuvent être entièrement disposées à ma guise pourvu, du moins, que je respecte cette unique condition : placer une étiquette à un endroit motivé du triptyque, un endroit qui ait du sens pour moi, sinon du sens en soi.
Un silence passe. Quelques secondes, peut-être davantage.
Mon embarras est à son comble. Je m'interroge.
En principe, une étiquette a pour fonction de désigner un objet du monde et de le distinguer ainsi d'un autre objet au moyen d'un vocable. Dans l'atelier d'un bricoleur un peu organisé, par exemple, des tiroirs portent une étiquette : clous, vis, chevilles, tourillons, boulons, etc. Chaque objet se voit assigner une place, une fonction et même, parfois, une couleur distincte. Mais, dans ce jeu de réflexion, l'usage d'une étiquette n'obéit à aucune règle explicite. S'il s'agissait de placer des noms de tâches sur un tableau Kanban, par exemple, la règle serait simple : une tâche réalisée irait dans la case Terminé et toute tâche en cours dans la colonne En cours. Dans le jeu de réflexion qui m'est proposé, une règle de cet ordre n'existe pas. Pourtant, si elle existait, cette règle me permettrait de placer ces étiquettes à un endroit du triptyque ou dans un ordre plutôt qu'un autre ou d'associer une étiquette à une couleur de préférence à une autre.
Dans un tableau Kanban, la règle est simple : une tâche est affectée à une colonne en fonction de son état : soit elle est à faire, soit elle est en cours d'exécution, soit elle est achevée.
En l'absence de toute règle – telle est l'énigme dont participe ce jeu de réflexion –, j'en suis donc réduit à placer des étiquettes selon un ordre ou une disposition que je ne peux découvrir qu'à tâtons, si toutefois un tel ordre préexiste à mon action.
Ci-dessus : Rex extensa (2026), acrylique, carton, pastel gras, feutre, fusain, photocopie, collages de papiers peints à la main. Dim. : 146 x 70 cm.
Après un petit temps de réflexion, j'hésite. Ainsi, je ne vois vraiment pas pourquoi je placerais le mot calculabilité, par exemple, sur le panneau de gauche, en bas, plutôt que sur celui de droite, en haut. En revanche, peut-être parce que, dans mon esprit, l'idée de nature devrait être au cœur de toute considération un peu lucide sur l'Univers, je placerais volontiers le mot Nature au centre du panneau et le mot Être juste à côté parce que, somme toute, nature et être sont deux concepts qui présentent entre eux une certaine proximité conceptuelle. La nature, n'est-ce pas en effet tout ce qui est ? En d'autres termes, si je plaçais ces deux mots au centre du triptyque, tout se passerait un peu comme si je disais : « Les concepts de nature et d'être devraient occuper une place de première importance parmi nos préoccupations. » Ou bien : « Nature et Être mériteraient d'être les critères à l'aune desquels nous jugeons toute action, toute valeur, toute fin, etc. ». Quant aux autres mots, ils seraient comme des satellites des concepts de nature et d'être : ils tourneraient autour de ces derniers comme la Lune autour de la Terre. Sans doute faudrait-il que j'explicite un peu les raisons de mon choix, car ce qui est au monde n'est pas nécessairement naturel. Mais, peut-être ma compréhension du mot Être est-elle erronée ?
Regarder sans savoir
À bien y réfléchir, si j'ai une vague idée de ce que ces huit mots peuvent signifier dans leur usage courant, toutefois, je ne dispose à leur sujet d'aucun savoir spécialisé qui me permettrait de situer ces concepts dans une histoire des arts, des sciences ou des idées. Par exemple, si la question m'était posée, je serais tout à fait incapable de définir le couple Être-Étants dans son acception heideggérienne, alors même que, selon toute vraisemblance – et du moins pour quelqu'un qui aurait une certaine familiarité avec l'œuvre si décriée du philosophe allemand –, c'est de cela que parle, si l'on peut dire, cette bien étrange composition abstraite : l'oubli de l'Être et la subordination quasi intégrale de la nature à la technique conçue comme une certaine manière d'instrumentaliser la raison, cette même ratio qui impose à tout étant, vivant inclus, l'empire de la calculabilité, empire dont la binarité – 1, 0, 1… – semble ici figurée par de petits collages chiffrés : 0010111…
En d'autres termes, je ne saisis pas clairement – c'est le moins qu'on puisse dire – les intentions que nourrit à mon égard cette personne de ma connaissance avec cet étrange jeu de réflexion. À quoi tout cela rime-t-il ?
Combien d'études pour une étude ? Comment dites-vous ? « À tâtons » ? Parmi une longue série, trois études et un jeu d'étiquettes.
Écrire avec Tinderbox
Pour atypique et quelque peu déconcertante qu'elle soit, cette expérience de pensée présente pourtant des liens étroits avec le travail d'écriture ou, plus largement, avec une certaine forme de créativité qui peut trouver à s'exprimer dans une pratique artistique menée en amateur, mais sérieusement.
En fait, pour quelqu'un qui consacre une partie de son temps à écrire et qui ne lit pas un livre ou un article sans s'assurer qu'il dispose aussi d'un stylo et d'une feuille de papier, la principale vocation de ce jeu de réflexion est de mettre en évidence l'intérêt de prendre des notes avec Tinderbox, un logiciel de prise de notes que j'utilise depuis 2009 et auquel ce zettelcast est entièrement consacré.
Ci-dessus : dans Tinderbox, le même jeu de notes peut être examiné sous des angles de vue différents (ici, Map, Outline) ou filtré au moyen de l'Attribute Browser (le navigateur d'attributs).
En général, au début d'un projet d'écriture – une communication, un article, un livre, par exemple –, des pensées se présentent en ordre dispersé : un raisonnement ici, un exemple là, une référence, une analogie, etc. Dans Tinderbox, chaque pensée est une note et chaque note comporte un titre, du texte et des métadonnées.
Travaillant en mode Map, les notes peuvent être disposées dans l'ordre ou la disposition de son choix, dans un espace illimité, ici ou là, en haut, en bas, à gauche, à droite, etc. Le placement de ces notes n'est pas nécessairement motivé. Il n'est pas non plus complètement le fruit du hasard. Éventuellement, le recours à un jeu de couleurs peut être utile pour disposer ces notes selon une certaine cohérence visuelle.
En mode Map, la contiguïté peut être un critère pour organiser un ensemble de notes.
Au fur et à mesure du travail d'écriture, en effet, cette disposition apparemment non intentionnelle fait émerger ce que Mark Bernstein, le concepteur de Tinderbox, appelle une « structure » : initialement séparées les unes des autres, des notes, peu à peu, présentent entre elles certaines similitudes et leur contiguïté – leur proximité sémantique, thématique, conceptuelle, contextuelle – commence alors à faire sens. Non qu'il y ait un sens en soi à placer des mots ici plutôt que là sur un écran d'ordinateur, mais il y en a pour soi lorsque le rapprochement de ces mots dessine un développement thématique auquel on ne pensait pas. C'est très exactement le processus que Tinderbox permet de mettre en œuvre et, à ma connaissance, dans l'environnement Mac, il est le seul non seulement à proposer un tel outil, mais à en avoir aussi élaboré la « philosophie ».
Revenons au triptyque. Sur cet assemblage de carton qui témoigne d'une pratique artistique moins soucieuse de réalisme, de rigueur ou d'exactitude que d'expressivité – ou, selon les termes de Thomas Hirschhorn, d'énergie plutôt que de qualité – huit concepts sont disposés comme sur une carte conceptuelle. De l'un à l'autre, toutefois, aucun connecteur logique n'apparaît. Les étiquettes sont placées les unes à côté des autres dans un rapport de contiguïté dont le sens n'est connu que du seul usager. Par conséquent, comme s'il s'agissait d'un poster présenté à l'occasion d'un colloque scientifique, ce triptyque appelle un commentaire.
Res extensa ?
Si le titre de cette nouvelle étude – Rex extensa – est elliptique à souhait, il n'en est pas moins chargé sur le plan conceptuel puisque, à une lettre près, il renvoie allusivement à la res extensa – littéralement chose étendue, en latin – qui, dans le vocabulaire cartésien, désigne la matière dont toute chose est constituée, matière sur laquelle s'étend le règne mortifère d'une technique qui ne sait pas se raisonner et limiter son extension et qui, faute d'entendre la notion de mesure dans un sens dont les Grecs avaient fait le critère de toute vie bonne, produit inévitablement sa propre perte. Sur le triptyque, le visage imprimé n'est donc pas barré pour rien et la couronne royale qui le surmonte ne symbolise surtout pas une quelconque souveraineté. Son effacement, plutôt, sa déchéance ou sa destitution.
À l'heure de l'anthropocène et des bilans anxiogènes de fin de monde – réchauffement climatique, pollution des sols, maladies environnementales, intelligence artificielle, crise économique, crise politique, guerre, etc. –, une réflexion pleine d'allusivité, mais engagée, concentrée autour des notions de nature et de calculabilité, fait son chemin, fait signe, à demi-mot, appelle, sollicite une pensée. Ce n'est pas nécessairement la vocation d'une œuvre d'art. Car toute œuvre n'est pas intrinsèquement engagée. Plus simplement, c'est l'intention de cet assemblage : susciter un questionnement autour de quelques mots-clés chargés d'histoire.
Invitation
Le 21 novembre prochain, je participerai au Tinderbox Meetup, une rencontre hebdomadaire en visioconférence, imaginée par Mark Bernstein et animée par Michael Becker, qui réunit des utilisateurs de Tinderbox passionnés d’informatique. Nous y parlerons, en anglais, de l’écriture de mon livre, L’atelier de philosophie, paru chez Chronique sociale, et j’évoquerai la manière dont j’utilise Tinderbox – sans IA – pour prendre des notes et pour écrire, encore et encore.
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